Ushuaïa. Nous sommes à quai à Ushuaïa. Ville riche des rêves, des mythes, des légendes que chacun s'est créé ou a retenus de lectures, de récits, d'émissions de TV. Car Nicolas Hulot est un grand initiateur de légendes. Mais je préfère les récits aussi envoutants qu'effrayants de deux écrivains chiliens, Luis Sepùlveda et Francisco Coloane. D'eux nous tenons que la Terre de Feu est une terre de solitude, le refuge d'exilés et proscrits de toute espèce, le terrain de luttes exceptionnelles avec une nature hostile (le récit de l'iceberg surmonté de l'effigie glacée d'un indien lance à la main qui effrayait les pêcheurs des canaux fuégiens me glace encore le dos ...), et le souvenir de la chasse à la baleine, et aussi celui du pénitencier qui fut pendant plusieurs décennies l'activité principale de cette bourgade extèmement australe ... Le service de Costa est plutôt bien : j'ai trouvé dans la bibliothèque du Victoria, parmi les livres en français le recueil de nouvelles "Cap Horn" de Coloane. Excellent pour rafraichir la mémoire (comprenez ce mot comme vous voulez ).
Donc nous sommes à Ushuaïa en cet été finissant de 2008. Et une grande ville en amphithéatre s'élève depuis le port vers les montagnes qui l'entourent, telles un écrin. Le soleil illumine les couleurs des bâtiments et fait scintiller les glaciers des sommets. Nous pouvons lire sur un grand mur "Ushuaïa, fin del Mundo". Nous nous apercevrons un peu plus tard que c'est le mur de l'ancien bagne, fermé en 1947.
Une fois à terre nous découvrons une ville qui ressemble beaucoup à une station de sport d'hiver à la mode ! Restaurants, bars, boutiques à touristes, boutiques de sports, beaux magasins offrant des produits typiquement argentins (car nous sommes revenus en Argentine, juste à quelques encablures à l'ouest de Ushuaïa) : cuir, argent et bois.
C'est un vrai choc de remise en place de tous les clichés que nous avions accumulés.
Mais pour le moment l'excursion que nous avons choisie va nous mener dans les eaux du Canal Beagle puis dans le Parc National de la Terre de Feu.
La température de l'eau du chenal est constamment de 7° toute l'année. Il n'y gèle pas et c'est donc un endroit de passage privilégié et protégé de l'Atlantique au Pacifique plutôt que le passage par le cap Horn. Les eaux sont très riches en kril ce qui favorise le maintien d'une faune très riche
Nous nous dirigeons en catamaran à l'est vers le phare des Eclaireurs, ainsi baptisé par un explorateur français, Louis Ferdinand Martial qui a aussi laissé son nom à une baie et à un glacier. nous avons sous les yeux une magnifique vallée glaciaire, partiellemnt inondée, entourée des derniers plissements de la Cordillère des Andes, argentins au nord, chiliens au sud (il y a encore quelques problèmes frontaliers entre les deux pays).
Le vol de pétrels géants, cormorans de Magellan, sternes (ou hirondelles de mer) en pêche, accompagne notre embarcationjusqu'au phare. Les récifs blanchis par les bons soins des cormorans et qui affleurent autour du phare furent à l'origine de nombreux naufrages. Quelques îlots sont partagés entre les lions de mer et les oiseaux.
L'équipage en fait longuement le tour, par babord, par tribord, on s'éloigne, on revient, on va à l'îlot suivant : nous pouvons tout à loisir admirer ces mammifères marins. Les gros mâles (400kg) veillent jalousement leurs harems qui peuvent comprendre une dizaine de femelles (de 150 kg) et évacuent énergiquement les rivaux potentiels. Des tout jeunes se font caliner par les mères (gestation de 11 mois et allaitement de 1 an).
Retour vers l'ouest pour atteindre la Baie de la Bataille, bien audelà d'Ushaïa et le Parc National de la Terre de Feu. Un couple d'oies sauvages, les caiquens qui ont failli disparaître car un peu trop convoitées par les chasseurs, nous attend à l'embarcadère. Quelques centaines de mètres avant de rejoindre le car en stationnement au point ultime de la Transamerica, route légendaire de 17000 km, nous permettent de voir le résultat du travail des castors introduits par l'homme. Il faut ici 80 ans à un arbre pour atteindre sa taille adulte, alors les castors ont détruit la plus grande partie de la forêt. Ils sont maintenant chassés ...
Ces arbres sont surtout des faux hêtres dont l'écorce se ride avec les ans. Quelques noeuds dans l'écorce les font utilisér pour leur aspect décoratif ! On peut trouver, outre des castors, des renards roux, des loutres de mer, des rats musqués et des lapins introduits par l'homme. Cette nature sauvage est protégée du feu : il n'y a pas d'orage en terre de feu, mais il y pleut presque tous les jours. Beaucoup de lichens témoignent de la bonne qualité de l'environnement (la pollution les détruit). Des caranchos, rapaces charognards cherchent pitance au bord de la route. Je les trouverais presque beaux si je ne me rappellais une des nouvelles de Coloane : en hiver, dans la montagne pendant une tempête, ils choisissent un mouton un peu faible, lui piquent les yeux jusqu'à le rendre aveugle et fou, et dirigent ensuite sa marche jusqu'à un précipice dans lequel il se jettera. Et ils pourront enfin satisfaire leur faim ! Et pendant tout ce drame, le berger dans son abri entend les bêlements du mouton qui appelle secours en vain ... Nous ne sommes pas dans le même monde ?
Nous arrivons au centre de touristes du Parc National. Buffet, bar, galerie de peinture pour artistes locaux, et boutique pour touristes : de la carte postale au somptueux vêtement en laine polaire avec un manchot royal brodé dans le dos ! Et la superbe Laguna Verde en toile de fond. Les randonneurs et les campeurs sont nombreux dans le parc. Un peu plus loin le Lago Roca du nom du Président qui fut à l'origine du tracé définitif des frontières.
Nous sommes à 3050 km de Buenos Aires par un beau jour d'été ensoleillé. Le monde autour de nous est superbe et accueillant. Belle journée.
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